dimanche 10 janvier 2010

L'odeur de la cannelle

Le billet qui suit a été initié sous l'impulsion de Boubou qui, au détour d'une conversation MSN, m'avait demandé de raconter un Noël traditionnel "à la Portugaise". Voici donc mes impressions d'enfant. Ceci clôt les "Cartes postales de Noël"... jusqu'à la prochaine qui sait ?

D'aussi loin que mes souvenirs remontent, j'ai toujours adoré la cannelle. Des amis m'ont d'ailleurs offert des cadeaux en rapport direct avec cette odeur (parfums, savons, confiture : tout ce qui est possible et imaginable de trouver dans le commerce). Pourquoi la cannelle ? Parce que, comme une évidence. Une senteur irrésistible, celle que je préfère entre toutes.
Cette odeur m'accompagne depuis toujours. Elle est indissociablement liée à la préparation des fêtes de fin d'année et à celle des desserts en particulier. Pour d'autres, il s'agit de la vanille, de la fraise ou de la framboise, mais pour moi, cette odeur si riche me fait succomber avec un égal bonheur.
Nous étions des gamins excités par l'idée que, pendant la nuit le père Noël passerait chez nous tandis que nous dormirions parce que fatigués - mieux encore que le marchand de sable. Oh, rien d'extravagant dans les jouets : rien que de très classique comme un lit de poupée, des baigneurs pour les filles ; des voitures et un jeu de mécano pour les garçons, ou encore des boîtes de jeux pour tout les enfants - dames, petits chevaux et backgammon. J'avais une passion pour les légos à monter et à demonter à l'infini. Je construisais des vaisseaux spatiaux tout droit sortis de mon imagination.
Juste avant de fêter dignement Noël, ma mère s'activait aux fourneaux toute l'après midi. Le temps s'arrêtait chaque 24 décembre. Nul besoin de sortir dans les grandes surfaces pour acheter le dernier cadeau, qu'on a oublié, la boîte de chocolats qui dépanne, ou traîner dans les rayons afin de dépenser son dernier argent dans une course consumériste frénétique. Non, j'avais le sentiment que le temps s'arrêtait vraiment cette après midi là et qu'on pouvait souffler quelques heures avant de se mettre tous autour de la table. La cuisine étant pièce gardée, nous passions donc le temps à jouer et à crier dans nos chambres.
Mon père s'occupait des vins – descendre à la cave, choisir lequel irait avec chaque plat, et souvent, il cuisinait le bacalhau, rituel, traditionnel, ce poisson devenu si cher et pourtant qui, il y a à peine un demi siècle, était encore considéré comme le plat du pauvre. Un dicton portugais affirme qu'il existe 365 recettes de morue, autant que de jours dans l'année, tellement ce poisson était bon marché. Je n'ai jamais testé la véracité de la sagesse populaire, mais je veux bien croire en l'ingéniosité des cerveaux quand il s'agit d'accommoder diversement un plat unique. Généralement, mon père accompagnait ce bacalhau de pommes de terres nappées d'une sauce à l'huile d'olive et d'ail pilé, ainsi que du chou comme légume. Je préfère la version four de ce plat traditionnel, "le bacalhau assado". Question de goût.
Je l'avoue : c'était surtout les desserts que nous attendions.
A l'image du sud de la France avec ses 13 desserts, sur la table étaient disposées une multitude de bonnes choses sucrées : des rabanadas, pain perdu confit dans du lait, du beurre, avec une pointe de porto et de cannelle ; de la salade de fruits ; du Bolo Rei ou gâteau des rois aux fruits secs auquel je ne touchais pas ; des noix, noisettes, amandes et noix du Brésil mélangées dans des paniers et que l'on cassait au fur et à mesure de la soirée, plus par pure gourmandise que par faim. Puis il y avait aussi la crème brûlée – influence anglaise oblige, et quand je dis brûlée, elle l'était réellement grâce à une sorte de "fer à repasser" rustique qui servait uniquement pour la cuisine. Il existe aussi d'autres variétés de desserts que je ne mentionnerais pas ici car plus typiques d'autres régions du Portugal.
Il y avait aussi, et surtout, l'aletria dont je raffolais. Cheveux d'anges cuits dans du lait et du sucre, refroidis avant dégustation et saupoudrés largement de la cannelle que j'aime tant. Certes, à la vue, cela formait un bloc à l'aspect singulier mais je n'étais pas la dernière pour y couper de larges tranches. Et ma mère savait pertinemment que le plat se viderait rapidement.
Pour couronner le tout, nous avions chacun droit à boire un verre de porto – oh inutile de s'offusquer, les verres à porto sont minuscules – un dé à coudre ou presque.
Bien sûr, il y avait la messe de minuit... à 18 heures mais je me souviens d'y être allée une seule fois. Je présume que l'église était remplie de bien plus de gens du village où j'ai grandi que nous, immigrés issus d'un pays à priori fortement catholique.
Depuis, les traditions se sont peu à peu diluées dans la modernité ambiante. Cette année, quand je suis repartie dans ma famille, nous avons eu droit à un réveillon typiquement français. Je ne m'en plains pas, loin de là, mais une pointe de nostalgie tout de même à cause de cette odeur de cannelle.
Cette année aussi, j'ai essayé de faire des rabanadas à mon tour dans ma petite cuisine, mais l'expérience a viré au ratage digne d'un chimiste étourdi.
Alors, si vous voulez me faire plaisir un de ces jours, n'hésitez pas : des bâtons de cannelle suffiront à mon bonheur.

3 Avis intrépides:

boubou a dit…

Merci pour tes souvenirs Intrepide!
J'aime beaucoup la cannelle également!
Une petite anecdote! Nous avons nous aussi un plat à base de cheveux d'anges cuits à la vapeur, agrémentés de sucre et de cannelle! c'est tout simplement succulent!

http://moi-k-ro.blog.lemonde.fr/ a dit…

cet article m'a fait comme si j'étais allée me ballader une heure en forêt et que je me sentais trop bien, dépoluée et sereine, comme si la Vie avait existé, un jour.
En plus avec cette présentation, comme je te disais sur FB... j'adore. Et je préfère lire tes articles ici que sur FB, ici c'est frais :)
Amitiés
Caro

ma vie intrepide a dit…

@ Boubou, même si je mets tu temps à tenir mes promesses, je les tiens quand même. Ta recette ressemble étonnamment à la mienne. Qui a inspiré l'autre ?

@ K-ro : il est toujours intéressant de voir comment les gens ressentent un texte. Quand je lis les tiens, ça me permet également de relativiser pas mal de choses. Quel courage ! Quel force !
Ps : pour le nouvel habillage, je voulais absolument quelque chose de sobre (j'avais besoin de changements il faut croire^^)